Nous allons voter pour ou contre la ratification d’un important traité au niveau de la construction européenne. Malheureusement, la signification du bulletin contestataire est difficile à trouver.

Le texte est long, issu d’une négociation entre les différents Etats à laquelle nous n’avons pas été conviés, autrement dit les Français ne savent pas ce qu’il aurait été possible de faire. Et si effectivement nous n’arriverons pas à nous entendre avec les libéraux anglais, il faudrait tirer la conclusion qui s’impose : nous ne sommes pas prêts à faire l’Europe ensembles. L’un de nous est alors en trop. D’ailleurs on peut même être contre cette constitution parce qu’elle déclare que le Royaume-Uni est le seul pays qui n’a pas besoin de passer à l’Euro (par exemple). Pourquoi vouloir faire des exceptions ?

Et les noniens ne sont d’ailleurs pas tous d’accord entre eux sur la signification de ce “NON” :
-  Je ne suis absolument pas d’accord avec le contenu, notamment en terme social, de cette troisième partie, qui érige le libéralisme en droit absolu (pour simplifier, l’essentiel des “NON” de gauche).
-  Je trouve au contraire que cette Europe donne encore trop de pouvoir au services publics (ceux-là sont rares en France, mais les libéraux existent).
-  Ce texte est-il une constitution ou du Canada-Dry, ? (ou l’inverse, on a des “OUI” parce que ce n’est pas une constitution mais un traité, c’est à ne rien y comprendre).
-  Je ne suis pas d’accord sur le fonctionnement même des organes établis par la constitution-qui-n’en-ai-pas-une-mais-qui-en-est-une-quand-même. Comme Etienne Chouard. Ce qui est drôle, c’est que les gens qui réfutent les arguments d’Etienne Chouard ne me convaiquent pas sur les points qui me touchent (2, 3 et 4).
-  Je ne veux pas de Construction Européenne, je ne désire pas donner pouvoir au pays étranger de pouvoir légiférer ce qui se fait en France. Donc c’est “NON”, mais plus à l’Europe qu’a ce texte (le “NON” de droite, pour simplifier).
-  Je veux au contraire encore plus de pouvoir accordé à l’Europe (existent-ils ? Nombre de personnes disent que c’est un pas de plus dans la Construction Européenne, mais oublient surtout de dire que c’est le dernier pas faisable vu les modalités de révisions rendus si difficiles).
-  J’ai pas voulu de Le Pen le 21 avril 2002, maintenant j’exprime mon refus à Chirac. Ca n’a rien à voir, mais devant les difficultés pour comprendre quelque chose à ce texte, vu la tournure de la campagne, ca prend presque du sens. De même que d’autres n’iront pas voter “NON”, car c’est faire le travail à la place de Le Pen. Ca ne vaux pas plus que pour Chirac, mais François Hollande n’hésite pas à nous le dire. Quel débat intelligent !
-  Je ne veux pas de Turquie en Europe (faut le dire en quel langue que ce n’est pas lié ? Ah pardon, vous souhaitez rajouter dans ce traité que l’Europe ne doit accueillir que des pays Chrétiens, et donner plus de pouvoir aux religions ? C’est moi que vous aurez comme opposant alors).
-  Je fais plus confiance à Laurent Fabius qu’à François Hollande. (rien à voir avec le texte, mais devant la difficulté de faire son choix...). Ca marche aussi avec Robert Hue et Jacques Chirac, ou avec Arlette Laguiller et Ernest-Antoine Seillière.
-  Chirac devrait démissionner, ou à défaut de démissionner, si tu pouvais au moins virer Raffarin, ce serait une bonne oeuvre (Si Chirac n’a pas démissionné après son pari perdu de dissolution politicienne, alors on peut toujours rêver pour le voir démissionner après une victoire du “NON”. C’est le champion des « pouriticiens » tout de même).
-  On n’a pas à bloquer de manière aussi importante les modalités de révision d’un texte aussi important, et si critiqué.
-  “NON” aux brevets logiciels ! (comme la Turquie, ce n’est pas lié. On peut juste montrer qu’on est pas d’accord avec le déroulement de cette procédure de codécision qui n’accorde pas beaucoup de pouvoir au parlement. Ce que propose Roberto Di Cosmo).
-  “NON” à une Europe qui impose les dates d’ouvertures de la chasse ?
-  “NON” aux quotas de pêche et/ou la PAC ?

Et des milliers d’autres raisons, plus ou moins bonnes se mélangent chez les noniens (comme chez les ouistes d’ailleurs). Certains sont contre la constitution pour les raisons que d’autres mettent en avant pour la défendre. Un exemple révélateur : Les jeunes verts reprennent ATTAC dans leur argumentaire pour le “OUI”, mais ATTAC est à fond pour le “NON”.

Si le “NON” devait l’emporter, je me demande bien ce qu’on en concluerait. La question est bien trop mal posée, la réponse “NON” ne voudra rien dire du tout. Il eut fallu poser plusieurs questions : demander aux Français s’ils étaient d’accord avec la construction européenne, s’ils trouvaient que le volet social du texte était acceptable (ou s’ils jugeaient au contraire le texte trop libéral), si le fonctionnement des institutions leur convenait, si les modalités de révisions étaient bonnes, si le fait qu’il n’y ait plus de politique monétaire leur posait pas problème, s’il fallait limiter l’Europe aux pays chrétiens, etc... Car le TCE pose en réalité des dizaines de questions, ce référendum est une parodie de démocratie. On ne saura pas sur quoi renégocier le texte. Evidemment, poser une dizaine de questions, c’est prendre le risque que les Français votent “NON” à au moins l’une d’entre elles. Mais la démocratie, c’est bien le peuple qui doit décider, non ? Le Danemark a eu ses amendements lorsqu’il a refusé de voter en faveur de Maastricht (ce qui a permis l’adoption au deuxième référendum), mais nous quels amendements souhaiterions-nous ? (si le cas devait se présenter).

Et à quoi bon afficher des “OUI” ou des “NON” sans arguments ? C’est pathétique, ca me fera pas changer d’avis... sauf que visiblement, si la publicité sauvage et idiote fonctionne, c’est bien parce que les gens sont assez bêtes pour suivre le message avec lequel on les matraque. Les jeunes UDF 80, jouent sur le registre du sexe : la constitution vous fera jouir et Tout ceux qui se la sont tapée vous le diront, elle est vraiment bonne. Tout ça me donne aucune raison de voter “OUI”. Point de vue bétise, ils n’ont pas encore réussi à battre le militant socialiste qui a collé un autocollant “OUI” sur l’écran d’un distributeur de billets, le rendant inutilisable (ben oui, comment on choisit un montant quand on n’y voit rien ?). Ce qui donnera envie a bon nombre personnes qui devront chercher un autre DAB de voter dans le sens opposé à la demande du vandale (et si c’était un partisan du “NON” qui milite ainsi ?).

Heureusement que généralement les partis ont des sites internet, car comme le note Grosse Fatigue, l’essentiel du débat censé se passe sur internet, et souvent par des personnes qui ne sont dans aucun parti. Et tant pis si c’est plutôt le “NON” qui y est largement en tête. Fallait pas venir embêter les geeks (les premiers à monter un site web) avec les brevets logiciels.

Le texte est long, et visiblement les interprétations diffèrent. Ce traité reprend aussi majoritairement d’anciens traités que peu de Français connaissent et qui resteront encore en vigueur quel que soit le résultat final. Donc lire cette constitution signifie aussi lire ce qui a été fait précédemment pour comparer. Et comprendre tout ça. Vous voyez le travail pour ceux qui pensaient encore que refuser cette constitution signifiait refuser l’entrée de l’Europe ? On entends tout et n’importe quoi, on n’est pas au courant de tout l’existant qui précède... Comment se faire une opinion dans ces conditions, sur un texte qui prends un week-end à lire ? Et lire n’est pas forcémment comprendre. Pourquoi ne pas simplement le découper en plus petits traités distincts (ou au moins un qui définirait la Constitution, un autre l’orientation politique contenue dans la partie III) ?

Autre élection de laquelle nous n’avons su tirer aucune leçon : le 21 avril 2002, Jean-Marie Le Pen était arrivé au deuxième tour. De nombreux français dans les rues, mais peu de monde a osé remettre en question le système de vote. Avec le vote actuel, nous allons vers une polarisation de la politique : la gauche, la droite. Chaque côté essaye de faire une cuisine pour permettre à un candidat d’être présent au deuxième tour. Cela finit presque toujours par un deuxième tour PS-UMP. Les autres partis ramassent les miettes. C’est particulièrement caricatural aux Etats-Unis où seuls 2 partis ont vraiment de l’influence. Pourtant ce clivage gauche-droite est une caricature... Qu’est ce qui nous garantie que les 2 candidats passant au 2ième tour sont effectivement ceux qui font le plus l’unanimité ?

Quand à la démission d’Hervé Gaymard, on l’a obtenu par la presse, et non par le vote... Et encore, via la presse, capable de manipuler l’opinion, surtout si c’est pour vendre des journaux...

Conclusion : « Elections, piège à cons » ? Peut-être. Avant tout, il est important d’informer (on dirait un ouiste smiley), c’est ainsi que la presse a eu Gaymard. Le 21 avril, il a été question de l’impossibilité d’avoir trois candidats au deuxième tour d’une élection présidentielle depuis Mitterand. Mais pourquoi est-ce que le vote Condorcet n’a pas été abordé ? Parce que (presque) personne ne sais pas ce que c’est... Autrement dit, pour progresser, il convient d’informer. C’est le rôle d’internet !

Chirac, était-il vraiment le candidat de droite préféré de ceux de gauche ? Beaucoup disent que Jospin a été perdu par la diversité des candidats de gauche. Quelle cuisine électorale ! Pourtant il existe une solution permettant de voter Laguiller, tout en disant qu’on préfère Jospin aux candidats de droite. Une solution où l’on aurait du mal à voter Le Pen juste pour le plaisir de protester. Alors, qu’attendons-nous pour passer à une méthod de vote Condorcet ? Cela changerait les résultats des élections ? Probablement, elles deviendraient plus démocratiques. Ou serait-ce pas plutôt parce qu’elle pourrait affaiblir les deux partis les mieux établis, à savoir ceux en place sans lesquels ce changement n’est pas possible ?

Quand au TCE, il faudrait d’abord que la deuxième lecture au parlement lors de la procédure de codécision se fasse à la majorité des députés votants, comme au premier tour. On a eu un énorme foutage de gueule avec les brevets logiciels, qui est devenu l’exemple-type des limites démocratiques de la constitution. Et l’exemple-type de l’argument pour le OUI qui se transforme en argument pour le NON. De toute façon, dans le TCE empire la situation en donnant des pouvoirs plus étendus au conseil dans le domaine de la propriete intellectuelle. Les non-geeks ne s’en rendent peut-être pas compte, mais la propriété intellectuelle est devenu un enjeu majeur dans ce nouveau millénaire. Et puis on vote quand même pour une drôle d’Europe, dont la défense devra être compatible avec l’OTAN (autrement dit, les Etats-Unis), et qui malgré l’opposition à la guerre en Irak de l’Allemagne et de l’Europe donne sa bénédiction pour mettre le néo-con et très pro-guerre Paul Wolfowitz à la tête du FMI.